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01 juin 2020

Dans le tissu de Ferghana

Dans la vallée de Ferghana, on ne restera que trois jours. On ne sait pas bien quoi y faire, à pied, si ce n’est se laisser porter par le flot. Il y est incessant. La vallée de Ferghana n’est en rien une vallée des Alpes où l’on vient s’amuser, et où ce seraient des cyclistes du dimanche qui essaieraient en vain d’imiter, par dizaines de milliers, leurs idoles du Tour. La vallée de Ferghana est, en Ouzbékistan, parfaitement plate. Et on ne devine pas les bords (qui sont presqu’exclusivement l’arc kirghize des Tian Shan) qui font que l’on puisse comprendre que c’est une vallée. On n’est pas loin d’assumer de vivre dans un concept.

Ce qui coule le plus dans la vallée de Ferghana, ce sont les gens. Il y a là une concentration urbaine folle (pour l’Ouzbékistan, et plus largement l’Asie centrale), et les bus sont remplis de ces personnes bien habillées qui vont soit étudier, soit travailler, soit parader. On évolue dans un tissu dynamique, plutôt bien cadré, presque propret et prospère. C’est bien entendu aussi dans ces zones que les disparités se plaisent. Tout y a été dessiné par les Russes. Mais à la différence du Kirghizistan, ils ont su le garder, ou disons qu’ils n’ont pas eu l’énergie (le courage ?) de le changer, ni se sont fait un point d’honneur à le laisser pourrir.

MPI_Article Fergana Part 2_Image 1_Fergana droit comme un russe

Résumer la vallée de Ferghana à un tissu urbain alors qu’elle est surtout cette plaine fertile et super-productive qui participe au fait que l’Ouzbékistan est un des premiers producteurs de coton au monde est donc alambiqué. Car la vallée de Ferghana est un concentré de culture agricole, et donc de gens pour s’occuper de toute cette affaire. S’il venait à en manquer, le gouvernement pourrait venir à la rescousse avec quelques ressources bon marché, désignées volontaires comme l’on dit dans ces cas-là. Cela ne serait même pas forcément très louable, en restant très réservé. Si ce n’est dans la vallée de Ferghana que nous l’observerons bien, il est vrai que dans quelques régions plus au nord et un peu plus tard dans le mois de septembre, nous avons vu passer quelques camions d’étudiants, amassés à l’arrière comme des soldats, qui allaient faire leurs semaines d’intégration à la besogne, pour la Nation. Mais si ce n’était que ça. Le sujet du coton en Ouzbékistan est aussi vaste que les déserts de ce pays, et le réduire à ces quelques maigres lignes est loin d’être un travail de journalistes que nous ne sommes pas. Peut-être en reparlerons-nous plus tard, mais pour le moment, nous sommes dans le pays depuis 24 heures, nous n’en savons pas encore grand-chose.

Il y a dans le quartier où nous sommes arrivés quelques beaux restaurants pas donnés, et ce sont les seuls. Ce n’est pas que nous sommes dans un quartier chic. Ce n’est pas que c’est de la gastronomie de dingue. C’est simplement que c’est plus établi qu’au Kirghizistan (hormis le carré d’or de Bichkek, 5 km² sur les 200.000 du pays, soit un quart de pour cent-millième). La cantine de chaises en plastique qui donne sur la rue, ce n’est pas vraiment le style local. Un changement de frontière et hop, tous vos repères disparaissent. Certains diraient que c’est « civilisé ». Hum… ça pose un problème de présenter les choses comme cela. Parce que ce n’est pas parce que c’est clean que les mecs ne se la mettent pas torchon, vous voyez. Toujours est-il qu’on est un peu déstabilisés. On s’était bien habitués à la bonne kirghizette et à ses plaisirs simples. Là, il y a beaucoup d’artifices, un protocole pas du tout rodé alors qu’il veut en paraître trop, des plats qui se veulent de chez nous (ils en ont le nom, une pâle ressemblance) mais qui n’y arrivent pas. Les bières ont elles aussi, pris un coût, un sacré coup. Il va falloir gérer. On a l’impression d’être redevenu des provinciaux débarquant à Paris, et plutôt du côté de Saint-Michel. Ce n’est pas parce que c’est un resto que c’est forcément chic. Et encore moins bon. Mais ça peut quand même coûter cher.

On a pourtant dans l’appartement une cuisine, mais notre arrivée tardive en ce premier jour ouzbek ne nous a pas permis de faire nos courses dans le supermarché du coin. Un Monoprix local sans le côté bio et légumes frais. Plutôt juste le rayon cervelas et yogourts bizarres sur des linéaires qui méritent le respect. On pourrait dans ce supermarché y manger par terre. Tout est nickel, rien ne dépasse. Les dirigeants de Monoprix devraient y prendre exemple, même si côté COP 21, la température qui y règne transpire la contribution au réchauffement climatique. Si nous arrêtions de transpirer sitôt les portes franchies, c’est un lieu où il faudrait ranger les souffrants en cette période, voire presque y stocker les cadavres.   

Si nous n’avons donc pas, bien logiquement, mangé dans notre appartement, soucieux de notre santé (et dédain pour les courses quotidiennes pendant ce voyage, expérience du lac Issyk Koul mise à part), nous avons profité de ce sentiment d’être chez soi. D’avoir un petit cocon. Enfin le petit cocon de chez la grand-mère. Là où il y a tellement de bibelots et de napperons que l’on n’ose toucher à rien. Que l’on trouve quelque chose de rassurant dans ce décor : le téléphone avec le scoubidou, la hifi avec l’antenne, le placard à passoires et à fait-tout, l’armoire à torchons et à sent-bon. Quelques cadres et tapisseries, pas toujours très compréhensibles, mais elles sont là sur ces murs. Sans doute depuis quelques décennies. C’est rassurant, l’immeuble tient. Mais nous le savions déjà. Cela se voyait au premier coup d’œil, sans note de calcul.  

On était donc sereins, apaisés, lorsque nous étions dans notre appartement. On retrouvait le plaisir de s’affaler dans un canapé tandis que l’autre était sur le lit. D’avoir la FM, sans que tout l’espace auquel nous avions droit soit inondé des rythmes pop. De ne pas entendre la douche qui coule quand on regardait la TV. Il faut comprendre que cela faisait longtemps que les espaces que nous occupions n’étaient que dortoirs, yourtes, chambres d’hôtels avec un lit (et même souvent deux petits lits d’enfant), une salle d’eau et trop de murs, pas si épais finalement. Le sentiment de ne pas se marcher sur les pieds, de pouvoir vivre dans un autre rythme l’un et l’autre, de retrouver une liberté (mais oui, allons-y, disons-le sans crainte) était appréciable. Mais cela n’a rien à voir avec le fait que ce soit l’Ouzbékistan qui nous le permette.

MPI_Article Fergana Part 2_Image 2_L'appart d'un ouzbek

Nous occupions nos journées hors de l’appartement par des déambulations dans les villes voisines que nous gagnions par le réseau de bus urbain. Marguilan, Richtan, pour ne citer que les plus connues. Dans ces bus on y a papoté beaucoup, parce que dès lors qu’on était démasqué (ce n’est pas parce que nous vivions en appartement dans le coin, que ça ne sautait pas aux yeux que l’on était différents), les vieux nous dégotaient le ou la jeune du bus qui parlait un peu anglais et qui se voyait dans l’obligation de venir s’intéresser à nous pendant son trajet. Nous, nous nous intéressions à ces jeunes, qui avaient une candeur, une vision du Monde si idéaliste, mais qui jamais ne nous ont parlé de la mort de Karimov, de la vie sous tranquillisants. Ils nous parlaient de leurs études, de leur travail, de leur connaissance de notre Monde plus beau que nous ne le connaissons, et toujours, une perspective optimiste (même si de projets, cela était plus limité). Etait-ce lié à la mort de Karimov malgré tout, et que sur le moment nous ne l’ayons pas compris ?

Dans les villes, nous allions dans ces musées-échoppes qui font de l’artisanat. Nous étions bien disciplinés, comme des croisiéristes qui débarquent dans un port. Chacun d’eux ayant sa spécialité (soie et céramique pour les deux exemples cités plus haut). Pour retrouver les musées ce fut par contre parfois de longues errances. Il n’y avait pas de parapluie à suivre, pas de panonceaux pour nous guider. On a fait quelques kilomètres, surtout en trop, pour trouver. À Marguilan on a vu comment on transforme ce qui sort de larve en tissu précieux. On a vu des artistes-ouvrières de la soie. Finalement, sur cette Route de la Soie, c’est la première et la dernière fois que nous comprendrons que nous y sommes. Et puis il y a, évolution du temps oblige, des propositions dans des matières un peu intermédiaires, qui montrent qu’un artiste-ouvrier travaille surtout sur commande. C’est de cette manière que nous pouvons vous présenter le lapin rose. Un tapis de deux mètres par trois cinquante, qui de loin est risible, mais qui de près révèlent le savoir-faire d’antan, et tant de détails subtils.

MPI_Article Fergana Part 2_Image 3_La soie dans tous ses états

MPI_Article Fergana Part 2_Image 4_La soie, la soie

MPI_Article Fergana Part 2_Image 5_Soie dit en passant 1

MPI_Article Fergana Part 2_Image 6_Soie dit en passant 2

MPI_Article Fergana Part 2_Image 7_Soie dit en passant 3

MPI_Article Fergana Part 2_Image 8_Le lapin rose

Ces photos nous font un peu déchanter. L’ère industrielle de la tapisserie est passée. Finie la grande époque. On se croirait dans les ateliers de GE à Belfort. Peut-être quelques compagnons reconvertis en guide pour scolaires feraient encore tourner quelques postes d’assemblage, histoire de, mais c’est tout. Les instituteurs synthétiseraient au passé. À la boutique il n’y aurait plus que de petites turbines miniatures à acheter. Mais il y aurait aussi une urne pour solliciter les dons, avec pour mot : « Gardons le savoir-faire ».   

Le midi, nous mangions dans ces immenses marchés couverts, véritables institutions en Ouzbékistan. Ce sont ces approches des marchés très Asie orientale, très Amérique latine, très Afrique noire. La liste n’est pas exhaustive, mais ces marchés-là nous les avons éprouvés précédemment. On sait qu’il y en a au moins quelques-uns encore et que ça fonctionne bien. En fait, tous ces marchés qui vivent encore partout ailleurs que chez nous. Là, les boulangers sont des artistes. Ils sculptent leurs pains (les nons ici, les nans du Kirghiz, bref les pains plats à rebords), avec des rosaces, des fresques, des bas-reliefs. Il y a dans ces marchés, à l’inverse des supermarchés, lesquels se doivent de faire état du saut technologique, des fruits et légumes frais qui donnent envie. Le plov, est traité comme la paella du traiteur espagnol, dans une grande poêle, les plats en riz s’y plaisant bien. Et puis, parlons donc des stands de chachliks. Mais pourquoi diable sont-ils interdits dans nos marchés ? La loi Evin ? Une démarche tout sécurité d’Hidalgo ? Mais foutez-nous des barbecues et des brochettes au marché de la Place des fêtes, foutez-nous des merguez tout autour de Père Lachaise, faites-nous inhaler la fumée sous des barnums à l’Elysée, ressentir les gouttes crépitantes de gras tomber sur nos bras à Gambetta.

MPI_Article Fergana Part 2_Image 9_Le pain

MPI_Article Fergana Part 2_Image 10_Les pommes

MPI_Article Fergana Part 2_Image 11_Marché Vallée

Notre vie se résumait donc à se lever, prendre un bus avec des gens qui allaient aux affaires, manger le midi dans une cantine, s’occuper l’après-midi en recherchant l’ombre, faire quelques courses limitées, dormir dans un vrai appartement. On n’était vraiment pas loin du bonheur, celui de vivre une vie pas très emballante, mais loin de nos bases. Et ça s’est passé dans la vallée de Ferghana. Avec des repères bien à nous malgré tout.

MPI_Article Fergana part 2_Image 12_Super Karimov

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25 mai 2020

Une entrée par la vallée de Ferghana

Pour atteindre l’Ouzbékistan depuis le Kirghizistan, sans exception, les portes donnent toutes sur la vallée de Ferghana, excroissance urbaine et fertile qui n’a aucun lien avec le reste du pays. Avec la mort de tonton Karimov quelques jours (mais combien ?) auparavant (nous sommes début septembre 2016), qui voulant célébrer le retour de la délégation ouzbèke des jeux de Rio (21e nation, une moisson en boxe) a été mis échec et mat par la vodka, seul le poste de Dostuk (Och à 15 minutes) – Dustlik (Andijan à 40) est ouvert. Car le pays est sonné et sur les dents, par crainte de recrudescence de rébellion, comme nous vous l’expliquions dans un précédent article. C’est comme si le bibliothécaire était mort et qu’il fallait fermer la bibliothèque. Alors que, soyons clairs, sa bibliothèque sera toujours plus forte que lui.

MPI_Article Fergana_Image 1_La carte

Sur le fait que le poste d’Och soit le seul ouvert, à dire vrai, nous l’espérons. Les nouvelles ne sont jamais certaines dans ces zones, et il est difficile parmi les rumeurs du web de détecter les informations fiables. Non loin d’Arslanbob, le poste de Shalmady-Say – Ouch Kourgan, était déclaré fermé. Le seul donné ouvert était le plus loin, nous obligeant à revenir jusqu’à Och, que nous avions connue à notre deuxième jour dans le pays. Et, si le poste se révélait lui aussi fermé en cette période de deuil, comme cela peut fréquemment arriver en période de tension, en redescendant jusqu’à Och, nous n’avions rien à perdre ; il y a là une piscine municipale qui avait l’air sympa et que nous n’avions pas pris le temps de tester lors de notre premier passage, du soleil, de bons restos pas loin du bazar, et en prime, des chauffeurs de taxi arrangeants.

Mais avant d’en arriver là, nous devons redescendre d’Arslanbob. Nous quittons l’Atlantide avec le premier bus. Après un changement à Bazar Kurgan nous pouvons repartir en direction d’Och. Après trois heures de route, notre bus s’arrêtera finalement directement au niveau du poste frontière, alors que nous n’y comptions pas. On nous a dit Och, pas le poste frontière. Mais toujours est-il qu’on est un peu là comme des cons à qui on a fait une mauvaise farce, en étant plantés là où nous voulions arriver, mais 15 kilomètres plus tard et quelques opérations en centre-ville réalisées. Ce n’est ni la première ni la dernière fois que cela nous arrive, mais c’est contrariant. En général c’est dans l’autre sens, on nous amène à 15 kilomètres de là où nous voulons atterrir pour le soir, mais c’est un petit contretemps.

MPI_Article Fergana_Image 2_Le trajet

En fait, nous devons repasser par le centre-ville d’Och pour faire du change. Ici, à la frontière, les taux sont dégueulasses. Mieux vaut se payer un aller-retour en taxi pour profiter des taux des échoppes du bazar que l’on avait repérés à l’aller, et entrer comme il faut en Ouzbékistan, avec des billets plein les poches. Mais pas trop : on a lu qu’il ne fallait pas tenter les douaniers et que ça pouvait paraître louche.

Sur le bazar on a donc changé nos derniers soms kirghizes en soums ouzbeks. Et on a changé 100 dollars à un taux qui nous paraissait bon, car très largement au-dessus du cours officiel ouzbèke. Le taux de change officiel, encore vérifié la veille sur plusieurs sites est de 1 dollar pour environ 3500 soums ouzbeks. Ici, les aubettes affichent 1 dollar pour 5700 soums. Vous trouvez ça louche ? Ça l’est*.

On s’est donc retrouvé trois heures plus tard, après un déjeuner à l’identique de celui de notre deuxième jour dans le pays (une délicieuse salade de tomate concombre oignon avec des nans), là où on avait été déposé plus tôt dans la matinée, devant le poste frontière. Nos billets comme on voulait, juste planqués légèrement dans nos gros sacs à dos. Nous empruntons un couloir grillagé extérieur digne d’une zone de rétention de réfugiés, pour accéder à un bâtiment austère, celui du Kirghizistan. Lorsque nous faisons ces quelques pas, nous nous engageons dans un processus qui sent bon le saut dans le vide, poussé par une force intérieure déraisonnée. Nous sommes si bien au Kirghizistan, comme sur le plancher des vaches, mais nous nous rapprochons de la falaise comme si notre destin était celui de sauter dans le vide, alors que cela nous interroge profondément.

MPI_Article Fergana_Image 3_Bye Bye Kirghiz 1

MPI_Article Fergana_Image 4_Bye Bye Kirghiz 2

MPI_Article Fergana_Image 5_Bye Bye Kirghiz 3

Le poste frontière en question. Les images ne sont pas les nôtres, car en ce jour il n’y avait personne si ce n’est des gardes pour nous regarder. Pour ne pas se créer des problèmes superflus, nous n’avions pas estimé utile, sur l’instant, de prendre des clichés du poste. C’est rarement conseillé dans ces pays-là, si vous nous permettez l’expression. Ce sont donc des images issues de Google Maps. Les signataires sont des intrépides locaux (on voit bien que la troisième photo est un peu prise à la volée), dont vous pourriez retrouver aisément les noms si cela vous intéresse. Il y en a peu. Nous avons pris ce qu’il y avait pour vous montrer un peu, car l’article manquait cruellement d’image.

Les actes administratifs formalisant notre sortie du Kirghizistan sont aussi formels que ceux d’un PACS en France. Nos passeports sont tamponnés sans attention, mais avec un peu plus de tenue. Le jeune qui officie ce jour-là nous dit à bientôt avec sincérité. Alors qu’au col d’Irkeshtam, un mois plus tôt, le geste du garde-frontière était ouvert et chaleureux vers la porte d’entrée du pays, le geste de cet après-midi est identiquement chargé d’intention. Il indique la sortie, avec regret, nous questionnant sur le fait que ce soit bien notre décision définitive, si ne voulons pas y réfléchir encore un moment. Je ne sais pas si dans son geste désignant l’ouest, il y avait un peu de « vous allez voir ce que vous perdez », mais nous ne sommes pas mis à la porte, très clairement. Soulignons que c’est le seul pays du voyage où l’on n’a pas senti un soulagement et un empressement certain dans l’attitude du douanier à rebalancer un européen (donc un « démocrate », ou mieux dit un habitant de démocratie ; donc un fouteur de merde) chez le voisin.

A ce moment-là, lorsque nous retournons par notre seule volonté dans le soleil aveuglant et blanc, nous savons que le retour en arrière n’est plus possible, à moins d’un retournement de situation improbable. Mais nous ne le sommes pas, improbables. Nous sommes droits. Nous respectons nos décisions passées, notre sacerdoce, et avançons comme un condamné vers l’échafaud. Pourquoi avons-nous fait ça ? Nous marchons d’un pas lent, peu sûr. Nous observons cette cour vide sur la gauche, avec toujours ces hauts grillages pour la fermer. Derrière eux, un corridor voit deux gardes droits comme des I, marcher comme des investis d’une mission imminente, les mains sur leurs armes. Sur la droite, un enchaînement de petits bureaux, la plupart vides. Quand sort, dix mètres devant nous, un homme en blouse blanche qui nous dévisage de la tête au pied. C’était notre hantise. Nous savons qu’une « visite » médicale peut être pratiquée à tout entrant dans le pays, et déboucher dans les cas les plus extrêmes sur une période de quarantaine. Si cela aurait fait une histoire à raconter pour sûr, nous ne les recherchons pas sur le moment. Et de par la protection effective de notre ange et ma puanteur apparente ou détectée de loin, nous y échappons tout en ressentant le regard du lion épargnant sa proie.

Les derniers pas durent une éternité. Nos regards dirigés vers le bas, avec quelques aller-retour vers le devant. Ils osent finalement se croiser, furtivement. Ils sont si fébriles que ça en devient ridicule. Nous ne sommes quand même pas des amateurs en passage de frontière. Finalement nous nous trouvons la main sur la poignée d’une porte. Entre la sensation d’échapper au monstre blanc, et celle d’aller rencontrer le monstre vert. La porte s’ouvre vers nous, en devant tirer fort. Je l’ouvre, laisse passer Juliette comme un lâche, et je lui emboite le pas me cachant derrière son gros sac à dos. À ce moment du voyage je sais que ma dégaine et ma gueule ne sont absolument pas celles pour lesquelles les ambassades ont délivré des visas : vieux hippie d’ultra gauche, clochard perdu semant le trouble, homme sans thune et sans intérêt pour le pays. Voilà à quoi nous devons ressembler. Juliette, elle, est au top de sa forme. Comme un ange pouvant nous protéger par sa grâce du plus méchant des douaniers. Je me réfugie derrière ça, surtout.         

Très rapidement, nous comprenons que passer ce bâtiment de part en part ne sera pas une formalité. On nous fait attendre sans la moindre once de déférence. Nous sommes un problème de plus à traiter. Pour nous punir, et sans doute pour occuper un peu la journée, la volonté est clairement celle de vouloir nous faire mariner encore plus, douter sans doute. Les douaniers nous regardent mais nous ne font pas signe de nous rendre vers leurs comptoirs. Ils veulent que nous observions bien ce qu’il va nous arriver, au cas où cela pourrait nous donner l’envie pas si folle de retourner en arrière. Peut-être veulent-ils nous faire comprendre que l’adrénaline déjà prise dans le couloir de l’incertitude valait le coup de venir jusqu’ici, qu’ils savent que nous raconterions en rentrant chez nous que l’on avait senti de tout près l’Ouzbékistan, que nous serions déjà fiers de détailler une telle aventure, que nous fanfaronnerions à l’évocation d’un cheminement poussé si loin, et que nous rebrousserions chemin finalement, raison revenant, car peut-être en avons-nous quand même une. Surtout peut-être que nous ne donnerions pas, à d’autres, l’envie d’y aller.

Mais rien n’y fait. Nous sommes tellement condamnés à suivre notre route, et tellement droits dans nos bottes de mille lieux, que rien ne peut plus nous arrêter. Nous franchirons cette frontière. Les frontières sont abstraites, et qu’un sale moment à passer tout au plus. Nous sommes prêts. Foutez-nous la misère, jouez, prenez du plaisir si c’est cela qu’il vous faut. Nous ne le ferons pas à n’importe quel prix, sachez-le, mais nous pouvons quand même baisser la tête pour ce que l’on veut. Nous sommes chacun dans nos maigres rôles. Et de notre côté, nous voulons le respecter. Vous n’êtes qu’un boss de jeu vidéo, nous de simples plombiers qui doivent avancer. Nous gagnerons plus de vies que nous n’en perdrons, au final.

Puis vint le temps de passer à l’action, d’arrêter de délirer dans nos souvenirs d’enfance. Il y avait une petite carte à remplir. Celle que l’on doit remplir à chaque fois que l’on entre et que l’on sort d’un pays, d’Asie notamment, plus largement de ceux qui se sentent le besoin de faire chier pour pas grand-chose. Cela va nous occuper car les questions sont un peu moins triviales que le questionnaire d’entrée aux Etats-Unis, qui sont, convenons-en, d’un niveau abruti obligé ou Babar 3-6 ans.

Après les questions banales sur le d’où vient-on (origine et provenance), vient la partie inférieure de description de tout ce que nous avons sur nous : monnaie locale, devises étrangères, appareils électroniques, ou objet particulier. Comme à chaque fois que l’on remplit un questionnaire, on se questionne sur ce qu’on nous demande exactement dans telle ou telle rubrique, jusqu’où on doit aller et si l’approximation est autorisée. Celui-ci n’échappe pas à la règle, bien au contraire. Indiquer les quatre mille et quelques dollars que nous avions sur nous pour tenir jusqu’à la fin du voyage ne nous a pas fait plaisir, mais nous nous sommes résolus à le faire finalement. Et puis nous sommes allés jusqu’à déclarer la marque et modèle de nos téléphones portables, de nos appareils photos, comme cela était suggéré sur la carte exemple. Nous avons joué les bons élèves car il n’y avait pas foule et que l’on savait que notre dossier de l’après-midi pourrait être « bien suivi » par l’administration. Et avons donc compté sur le professionnalisme du personnel la représentant ici, en local.

Le professionnalisme était clair. Ils se sont bien appliqués. Je dirais qu’avec autant de professionnalisme, un employeur doit dormir tranquille. Ils nous ont mis la misère, ces petits hommes verts. J’ai pourtant toujours du mal à nous rapprocher de la misère que nous n’avons pas connue. Mais le mot est utilisé de la même façon que les jeunes l’utilisent aujourd’hui pour désigner une situation tendue, peu agréable, où il y a du sournois et de la provocation. Nous voilà enfin intimés de vider nos sacs dans les moindres recoins, sur un banc, en plein milieu de cette salle qui pourrait être réfectoire, morgue, entrepôt logistique. Juliette doit commencer, puisque je l’ai laissé devant depuis que nous sommes entrés. Son sac est vidé méthodiquement, et elle répond aux questions, tantôt sur le titre d’un livre, tantôt sur une pochette de sous-vêtements, tantôt sur le tuperware qui fait office de trousse à pharmacie. Sur ce point, je vois que le douanier pose une question, l’air inquisiteur. Et Juliette de répondre en se tapant le bras : « pain » (en anglais ça ne veut pas dire « pain céréale à trancher », mais douleur). Et je me mets à trembler : si dans un cartoon on veut montrer que le chat est drogué, le chat ne ferait pas un geste plus explicite et précis.

Puis mon sac est vidé, avec autant de soin et de gestes sûrs. Mon sac de couchage, logé tout au fond,  est déplié et jeté au sol. Ma trousse de petit matériel est ouverte. Les clés USB sont saisies et emmenées dans un bureau attenant. Elles sont passées au crible, tandis que les photos de l’appareil de Juliette défilent devant les yeux d’un douanier circonspect. Pour fond sonore, la musique qu’une jeune adolescente kirghize porte en son téléphone est diffusée à travers le poste. L’intimité est devenue subitement un concept perdu. Jouer à livre ouvert n’est même plus une expression appropriée tellement nous sommes mis à nu. Mes clés USB révèlent des activités passées qu’il me faut justifier. Je suis parti comme un con sans vider toutes les mémoires d’un projet d’un groupe scolaire à Cannes. Dans un box, les questions fusent comme si les plans étaient ceux du ministère de l’énergie. Dans ces moments-là, on a beau vouloir minimiser, pour eux, c’est l’alerte de la journée. J’ai dû leur faire comprendre les salles de classes, la cour de récréation, la cantine. Dubitatif et peu convaincu, ils me laissèrent quand même le bénéfice du doute.

Nous ressortons du poste épuisés. Mentalement, remettre toute son intimité, contenue pourtant dans un sac de cinquante litres, dans un temps limité, alors qu’elle a été jetée à terre, est difficile. Heureusement, nous n’avons rien dû laisser au poste, tout est encore à nous. Nous savons que nous sommes passés à regret pour eux. Qu’ils ont des consignes, de laisser passer quand même, mais pas à n’importe quel prix. Que ça doit quand même leur arriver souvent. Au moins quelques fois par jour. Mais là il s’agit de nous. Et que dire de de la pauvre adolescente kirghize qui a vu défiler sa vie numérique sous l’œil expert d’un pauvre garde jaloux ou frustré ? Ce passage de frontière a été un moment obligé voilà tout. Ce genre de passage où vous sentez que la situation normale n’est pas la logique du lieu. Que vous devrez peut-être accepter l’inacceptable.

Quand nous sommes expulsés du cachot, à la fin de notre peine (pain ?) nous ne savons plus quoi faire. On avance bien sûr, on veut s’éloigner de ces grillages, de cette zone liberticide. Mais alors on se retrouve sur un grand parking, sans vie, avec un nouveau pays devant nous. On avance sur du caillou, vers ce que nous ne voulons pas : des chauffeurs. Ils attendent au bout, à l’ombre de deux camions. Et nous ne pouvons rien faire que d’arriver vers eux. On ne veut pas foncer dans un grillage, et on sait que c’est l’un d’eux qui nous fera partir. Mais on ne sait pas quand, ni comment. Et encore moins avec qui Et on ne veut pas leur montrer qu’on le sait, et surtout pas leur montrer qu’on est pressés.

S’ensuit une longue attente. Après notre entrée réussie dans ce nouveau pays du vide, nous sommes galvanisés par l’envie de jouer aux cons. Les vacances kirghizes sont finies. On durcit le jeu. On négocie comme des chiens, et comme ils ne veulent pas, on se planque nous aussi à l’ombre des camions, en leur disant que la balle est dans leur camp. Vous voulez bosser ? Alors prenez nous. Assis sur nos sacs, et avec nos têtes de cons, on n’a jamais eu autant l’occasion de regarder comment c’était fait un camion par le bas.

Mais il faut préciser que notre position initiale a été de négocier deux sièges et pas la bagnole. Il est 15 heures lorsque nous commençons à fouler le sol ouzbèke et on se dit qu’on a tout un après-midi pour trouver deux âmes qui veulent elles aussi aller à Ferghana, ou au moins jusqu’à Andijan, la ville la plus proche, à quarante minutes de route. Le temps nous apprendra qu’il n’en est rien. Personne ne veut rentrer dans ce foutu pays, et les quelques ouzbeks qui sont rentrés à la maison, étaient attendus par des parents et des bagnoles hors d’âge. Il est 17 heures lorsqu’il faut avouer que notre attente le cul sur notre sac à 10 mètres des chauffeurs n’a servi à rien, si ce n’est à leur faire comprendre une certaine détermination. Nous avons bavardé, rigolé même entre nous. Ils nous ont même filé de l’eau pour nous amadouer. Dans le même temps, aucun d’eux n’a pris une course. Ils sont aussi bredouilles que nous. Chacun doit faire un pas, trouver un juste milieu, pour que le win-win devienne. Le win-win est trouvé vers 17h30, ce qui nous fait atteindre Ferghana juste avant 19 heures, à un frais acceptable, si ce n’est espéré.

La route vers la ville de Ferghana a été silencieuse. Nous regardions ce que c’était que cette vallée de Ferghana. C’était clairement différent du Kirghiz’. Il y avait quelque chose de plus lumineux, quelque chose de plus cadré aussi. La vallée de Ferghana est un grand tissu urbain-agricole serré. Les routes sont droites et fendent ces paysages. Tout y semble plus organisé qu’au Kirghiz’. Les finitions sont à un niveau largement supérieur. Avec tout ce qu’on a lu sur ce pays, on se fait un grand film qui cadre avec le décor. C’est que les premiers kilomètres dans un pays, ça forge toujours une idée pleine d’a priori.

Lorsque nous arrivons dans la ville de Ferghana, nous savons que rien n’est plié. L’adresse que l’on a donnée au chauffeur se révèle être un grand ensemble de HLM soviétique. Il n’y a clairement pas d’hôtel, d’auberge, de tout ce qui pourrait commercialement être quelque chose où vous pouvez passer une nuit. Bon, reprenons les choses tranquillement. Cette adresse provient d’un guide qui certes date un peu (cf. notre arrivée à Bichkek), mais il y a un numéro de téléphone. Le chauffeur appelle, palabre, et reprend sa route jusqu’au pied d’un autre grand immeuble voisin. Un homme finit par arriver, et nous sortons les sacs du coffre sur ordre. Le contrat du chauffeur se termine, nous entrons dans la phase du « sac au dos suivant un inconnu pour trouver logement ».   

Le mec nous amène dans une volée d’escaliers même pas digne du seul cheminement qu’on se contenterait de prendre pour évacuer. La sensation est celle de monter une barre de Bobigny. Au quatrième, il nous ouvre une porte. Sans être encore allé en prison, c’est celle que l’on voit dans les fictions. Derrière, l’appart se révèle sympathique, dans son jus, et par rapport à ce que l’on a connu sur la route, luxueux. En vérité, c’est un véritable appart, avec les fonctions en accord avec les pièces. On y verrait bien une grand-mère vivre au milieu de tous ses bibelots. En se mettant en tête qu’on a un peu plus que notre âge, on est bien installés, finalement. Ferghana se révélant être une citée fonctionnelle, nous occuperons cet appartement comme si nous y vivions. On peut donc le dire, nous avons vécu, pendant deux jours, dans un HLM ouzbek.

MPI_Article Fergana_Image 6_L'immeuble

MPI_Article Fergana_Image 7_L'escalier

MPI_Article Fergana_Image 8_La porte

La blague de Juliette se trouvant au niveau de notre porte au retour du premier dîner a été pour moi la plus grosse peur du voyage. Comme elle est très rapide dans les montées, elle est arrivée devant la porte avant moi qui devait refaire mes deux lacets. Lâcher un petit « merde, on s’est fait cambrioler », est l’effet d’une bombe. Alors qu’on a nos deux sacs de tout et 4000 dollars planqués dans l’appart, des gouttes ont perlé sur mon front, le temps que j’arrive du deuxième. On pense de suite au fait que le voyage se termine sur-le-champ. Directement aux conséquences. Et puis, on se rend compte de la plus mauvaise blague qui soit, même bien exécutée, quelques secondes après.

Ce fait anodin est pourtant marqueur d’un virage dans notre voyage : Juliette se détend, et s’essaie à un humour brut. Elle l’a pourtant rejeté, un moment. Rudesse de circonstance ? Esprit badin inattendu ? Les kilomètres forgent des séquences aléatoires, des spleens qui portent bien leurs noms. En rien ils ne nous changent, ils nous font juste vivre différemment. A partir de là, je ne saurai jamais si Juliette s’est mise à faire des blagues ou non. Et il restait quelques milliers de kilomètres à devoir gérer dans cette incertitude.  

 

* De cette curieuse histoire d’argent, nous en parlerons dans un prochain article, imagé.

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18 mai 2020

Interlude Kirghize

Il est toujours difficile de reprendre un exercice qui s’était arrêté, et dont la destinée semblait être de rester inachevé. Longtemps j’ai pensé que celui de vous raconter la fin de notre chemin de 2016 était vain. Nous étions rentrés, mais notre récit s’était arrêté au Kirghizistan, laissant des milliers de kilomètres secrets, trois pays non racontés. En presque trois ans, nous n’avons raconté que quelques étapes, non des moindres il est vrai - cela penche en notre faveur - mais le temps entre chaque article était de plus en plus long, et la mécanique bien rodée qui nous oblige toujours à faire autre chose a conduit au fait que le dernier article a presque plus d’un an. Car oui, nous étions rentrés reprendre notre petit train qui doit pourtant aller toujours plus vite. On a aussi, comme vous le savez, et en toute modestie, « donner la lumière » comme disent les espagnols. Cela aussi plaide en notre faveur. La vie ordinaire a repris, et seule sur le mur de nos toilettes une carte du Monde nous permet de nous évader et de repenser à tout ce que nous avons vécu sur les routes, et toutes les routes que nous voudrions encore connaître. Pendant ces quelques moments de calme imposés au milieu de notre vie beaucoup moins insouciante, la nostalgie monte comme la moutarde, l’envie comme le wasabi, jusqu’à en devenir insupportablement bonne. Et, en cette curieuse période, où un virus au nom codifié semble avoir la capacité de nous faire poser la question de rebattre les cartes, il n’en fallait pas plus pour retrouver l’envie de se questionner à nouveau sur les endroits où nous voulions être, les sensations que nous voulions vivre. Vivre comme des ermites, vivre comme des errants, vivre un peu de tout ça, par phases ? Et au cours de ces réflexions, et au vu de notre situation actuelle, le plus simple était finalement que nous devions vivre comme des ermites et que nous pouvions encore raconter notre errance.

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Mais reprenons un cours normal. Comme vous en avez l’habitude, à chaque changement de pays, les sons et les saveurs de celui que nous quittons sont mis à l’honneur. Vivez cet article comme une respiration, autant que comme une introspection. Si notre boucle au pays du soleil jaune (sur le drapeau), a été davantage une révélation sur le plan des saveurs, nous devons traiter avec autant d’intérêt celui du son. Car le son du Kirghizistan mérite que l’on s’y intéresse, d’un point de vue plus académique (c’est-à-dire grâce aux encyclopédies).

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Au Kirghizistan, nous avons eu beaucoup moins d’occasions d’écouter de la musique. Par rapport à la Mongolie et ses kilomètres parcourus dans un van au chauffeur ambianceur, la Chine et son avalanche de musique dès lors qu’il y a des vitrines, des espaces de vente, des lieux de restauration, des bus en route ou à l’arrêt, le Kirghizistan, avec sa nature si brute, ses ressources si modestes, n’a pas été le pays où nous aurons écouté le plus de musique, ni n’aurons goûté la plus grande variété de plats. Mais c’est pourtant bien là que nous aurons mangé les meilleurs chachliks, les meilleures salades de tomates et les meilleurs yaourts à la confiture. L’un dans l’autre, on n’est pas malheureux.

L’ouïe

De mémoire, on entendait de la musique surtout lorsque nous étions sur les terrasses de Bichkek. Souvent, il y avait même la télévision, dans un coin, qui mettait en mouvement l’interprète ou une histoire tirée par les cheveux autour du thème de la chanson. En dehors de la capitale, il n’y avait pas d’images, mais pas non plus beaucoup de sons. Nous passions le plus clair de notre temps dehors, dans des yourtes, ou des auberges au confort minimum. Oui, il y avait bien ces quelques échoppes à Karakol, qui à la nuit tombée vous rendait sourd avec de la musique sans intérêt, mais diablement festive. Mais à bien y réfléchir, il n’y a pas eu vraiment beaucoup de moments où nous entendions un son dont l’existence était liée à une démarche artistique.

Pourtant le Kirghizistan est un pays qui compte sur un certain folklore, avec des instruments traditionnels et des musiciens qui portent des chapeaux. C’est souvent le lot des pays avec des peuples nomades, qui par le chant véhiculent légendes, histoires anciennes et accompagnent les rites. Mais les Kirghizes se contentent souvent du port du chapeau, et ne s’encombrent pas de l’organisation de représentations folkloriques. C’est qu’il n’y a pas vraiment de lieux, où, un ensemble peut passer de terrasses en terrasses, jouer quelques accords tandis que l’un d’eux déambule entre des tables bondées de devises, pour disparaître aussitôt ces dernières dans le chapeau. Les Kirghizes ont de gros chapeaux, mais sont pragmatiques autrement.

Le peuple kirghize est un peuple fier de ses traditions. Ils les jouent entre eux et cela leur suffit. Comme un adulte réécoute de temps en temps, lorsqu’il est seul, à fond dans son salon, ce qu’il écoutait avant. Il n’a pas besoin de le dire à d’autres pour prendre du plaisir, une vague de nostalgie en pleine face. Le peuple nomade d’Asie centrale s’organise pour lui seul des shows de grandes volées, comme s’ils étaient tous réunis dans une grande chambre décorée pour l’occasion, et ils crient alors leur amour pour leur pays, ancienne république soviétique. Comme l’esprit de compétition anime les Hommes, ils se convoquent parfois pour de petits duels ou de petites olympiades, dans un esprit fraternel et de fiertés partagées. Cela ressemble à un Intervilles musical, un tournoi de quartiers où l’on applaudi ses couleurs sans siffler l’autre, car se serait sans doute siffler son cousin. Ainsi, cette petite joute est à regarder avec délectation, et patience :

MPI_Article Interlude Kirghize_Image 1_Komuz Dombra duel

Vous l’aurez remarqué, il s’agissait ici d’un duel. Kirghizistan – Kazakhstan. Il s’agissait d’un duel où personne ne l’a remporté, si ce n’est, comme conventionnellement on l’accepte, la musique. Vous aurez reconnu la maestria des protagonistes, la bonne humeur des supporters. Malheureusement nous n’aurons jamais pu, ne serait-ce qu’imaginer, assister à un tel spectacle, une telle avalanche de quadruple-croches si maîtrisées, avec des sourires qui te disent que si simple est la guitare. Bref un spectacle que tout musicien, amateur ou confirmé, aurait apprécié de manière équivalente.  

Il y a aussi, au Kirghizistan comme ailleurs, de jeunes virtuoses qui osent le mélange des genres. La séquence que l’on vous propose ici ne l’est absolument pas dans le but de vous faire penser que l’on veut montrer du kitch de l’est, du kitch post-soviétique. Si la séquence à quelques codes qui se rapprochent de la danse sur glace, et donc qui valent qu’on en sourie un peu, il n’en reste pas moins que ces jeunes musiciens, sont de vrais virtuoses. Pour cette séquence faite pour une production locale, le play-back est évident, les costumes moins, l’interview à la fin est risible par la forme, mais si vous parlez kirghiz et aimez la musique, elle dit de vraies belle choses, et en fait, malgré les quelques « Excluziv’ » du présentateur content de les avoir sur le « plateau », il faut reconnaître qu’ils parlent vraiment de musique, alors que Denisot s’intéressait plutôt à lancer des humoristes en rodage.

MPI_Article Interlude Kirghize_Image 2_Sur la corde shred

Voilà, peut-être certains d’entre vous n’ont rien appris de cette première partie de l’article et saviez que ces virtuoses s’exportent dans les meilleures salles de nos capitales et villes principales. Pour avril, vous aviez peut-être d’ailleurs réservé billet + train + hôtel pour Hambourg, qui s’était préparé à vous faire entendre ce que le Kirghizistan a de meilleur, comme vous le saviez. Mais le virus est passé par là, et a fait manquer à l’Europe ce que l’Asie centrale a aussi de beau. Ils reviendront c’est sûr.

MPI_Article Interlude Kirghize_Image 3_Until Hamburg philarmonia

Le goût

Si vous êtes arrivés au bout de cette deuxième vidéo, cela vous classe automatiquement dans la catégorie des mélomanes amateurs de technique, ou des paumés. Ou de la famille. Mais mieux valait ça que 99% des vidéos stockées dans les serveurs de You Tube. Vous n’êtes donc pas dans les standards, mais vous avez peut-être d’autres problèmes. Cela ne vous empêche pas par ailleurs, d’aimer les choses simples. Vous dépensez sans doute tellement d’énergie et de concentration à la musique, que le reste se doit d’être simple. Pouvons-nous ainsi vous proposer une simple salade oignon cru, tomate, concombre ? Ajoutons simplement quelques shashliks ? Osons-nous de pelminis, samsa ou laghman comme un unique plat d’un bord de route ?

Les saveurs kirghizes sont assez simples, et simplement excellentes. Elles sont souvent basées ou offertes sur la base des quelques plats cités à l’instant, eux-mêmes basés sur des éléments simples et peu nombreux, sans tentative d’associations huppées ou de recherche de textures. En faisant un peu d’anticipation, on vous annonce déjà que pour l’interlude ouzbèke, nous ne dirons pas ça. Non pas qu’il y ait plus de recherche, mais simplement que pris unitairement les ingrédients sont un poil moins subtils. Sans doute nous orientrons-nous notre prochain interlude vers la Vodka (après avoir abordé deux exceptions). Nous n’avons pas encore vraiment abordé les boissons, en tout cas pas dans un article dédié. Ce sera l’occasion. Et clairement, mieux vaut pour l’Ouzbékistan, en passer par là. N’en disons pas plus pour le moment. Ne nous spoilons pas nous-même, comme le veut l’expression. Et parlons du goût kirghize.

Le goût kirghize est assez pur. La viande est comme sortie des champs. Comme s’il s’agissait d’une culture sur pied que l’on aurait choyé comme la meilleure vigne. Sans doute est-ce davantage une affaire de climat (tiens !, on parle aussi de bœuf bourguignon), car je doute que les bêtes soient vraiment choyées. Je pense qu’elles vivent comme elles peuvent, et que c’est de cette force qu’elles tirent leur goût, leur tendresse. Comme quoi, il ne faut pas toujours attribuer aux Hommes les mérites qu’ils attendent.

Et puis il y a les légumes, les crudités. Avez-vous déjà coupé une tomate, un concombre et un oignon et provoqué l’extase incontrôlée à un invité ? Là-bas, oui, c’est possible. Mais au-delà du possible, c’était du systématique : nous étions à chaque table ces invités qui en font des caisses sur le plat, même si pour nous il fallait lâcher quelques menus soms à la fin. Et puis, pas la peine de demander à l’hôte qui était le petit producteur qui le fournissait, il aurait désigné du menton sa grand-mère, assise là-bas dans un coin, même s’il n’aurait pas bien compris la notion de petit producteur. En fait, en parcourant le pays, on se demande bien où sont produits ces légumes et ces fruits, et dans un second temps où est Rungis. Comment la chaîne logistique est organisée pour que ces merveilles arrivent sur la table quel que soit l’endroit, alors même que souvent les endroits sont justes bons à être broutés par des animaux en survie.     

Et puis, bien sûr, il y a des moments où les peuples se lâchent et inventent des gloubi-boulga. Ce sont les plats qui font du bien, pour toutes les fois où l’on n’a pas envie de manger sain ou cher. Ce genre de plats de lendemain de fête, qui passe soit chaud soit tiède, entre bouillon ou truc en sauce. Tout devient moins identifiable, sauf peut-être la pâte qui ferme la raviole. Cela cale, et se conçoit. C’est le sens de la vie. Tant que les samsas seront là, c’est que la vie heureuse aussi. Lorsque Deliveroo arrivera là-bas, ce sera, dans les villes de province, le produit star des barquettes plastiques.

Mais à quoi ressemble tous ces plats ? Vous remarquerez que dans nos articles on voit peu ce que l’on mange. Il est très rare que lorsque nous sommes à table nous prenions en photos nos assiettes. Ce n’est d’une part pas dans nos habitudes et puis, d’autre part, c’est que, à l’arrivée dans un pays, on se dit que l’on a encore le temps pour faire ces photos génériques, puis qu’au cours de la traversée on est pris par la traversée, et à la fin il est parfois trop tard.

Ce n’est pas que nous n’associons pas la bouffe au voyage, bien au contraire, demandez à Juliette ce qu’elle pense de la bouffe mongole, simplement, quand nous bouffons on ne pense pas trop que quatre ans plus tard on va faire un article là-dessus. En fouillant, j’ai retrouvé quelques traces de bouffe sur des photos, mais vraiment pas grand-chose. Là par exemple, sur cette photo que vous connaissez déjà mais pour une autre part du récit, le samsa n’est clairement pas l’intérêt numéro un de la photo, et on peut en voir si on a l’œil averti, quelques bouts qui restent dans une assiette.

MPI_Article Interlude Kirghize_Image 4_Bout de samsa

Mais c’est un peu près tout ce que nous avons dans nos archives. Il nous faut donc pour cet article, comme nous voulons vous en parlez certes, mais aussi le documenter un peu, aller sur Internet. Les images que vous allez voir ne sont donc pas les nôtres, et seront aussi sans doute les premières que vous trouveriez en tapant « cuisine kirghize » dans votre barre de recherche. Disons que nous mettons donc juste le pied à l’étrier. Nous pouvons juste vous dire que tout ce que nous allons évoquer maintenant a été goûté à la régulière, et sous les aspects montrés. Et il n’y a pas de gloire à avoir, si ce n’est de belles saveurs à se remémorer pour nous, à imaginer peut-être pour vous.

MPI_Article Interlude Kirghize_Image 5a_Laghman

MPI_Article Interlude Kirghize_Image 5B_Manty

MPI_Article Interlude Kirghize_Image 5c_Samsa

MPI_Article Interlude Kirghize_Image 5d_Pelimini

MPI_Article Interlude Kirghize_Image 5e_Shashliks

Bien sûr, en effectuant nos recherches nous sommes tombés sur des plats dont nous n’avons jamais dit le nom là-bas. Peut-être en avions entendu le nom, ou l’avions-nous lu en cyrillique sur des menus ? Il faut savoir que parfois dans un tel voyage, les journées sont longues et dures, et le soir, il nous faut le réconfort simple d’un plat qu’on aime. Il ne faut pas vouloir tout goûter coûte que coûte. D’ailleurs ce n’est pas souvent possible dans les endroits simples dans lesquels nous allons. Alors oui, assurément nous n’avons pas goûté en un mois certains des plats que nous pouvons lire dans le top 6 des plats kirghizes de quelques sites écrits en français. Est-ce pour autant que nous avons raté quelque chose dans notre voyage ? Non, nous sommes juste passés à côté de quelque chose de plus, qui doit nous permettre, avec toutes ces autres choses de plus, d’avoir l’envie d’y retourner, pour le réconfort, ou pour la découverte. Qu’on ne nous reproche donc pas de n’être pas une encyclopédie.

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02 juin 2019

Vacances dans l’au-delà - Partie 2 : Arslanbob et conclusion

Rien à voir avec un certain Bob Arslan, Arslanbob est une petite bourgade de l’ouest du Kirghizistan. Elle est également appelée Arstanbap, version pour laquelle trouver un jeu de mot est plus délicat. Arslanbob, c'est un peu l’Atlantide. C'est un lieu qu'on dit avoir existé, qui serait désormais perdu et qui aujourd’hui sent bon le mythe. Dans nos lectures on nous évoquait cette plus grande forêt de noyers au Monde formant véritable oasis. Ce camp de vacances soviétique rescapé mais souffreteux.  Cette enclave en décalage de la Kirghizie. Ce lieu de pèlerinage au pied d’une cascade du massif lunaire de Babach (au niveau de la tombe d’Arslanbob justement). Tous les ingrédients étaient là pour faire monter la sauce de l’imaginaire, et on ne savait pas trop quelle saveur elle allait avoir.

MPI_Article Arslanbob_Image 1_Wood 1

Pour la raconter, nous reprenons notre récit de notre deuxième jour le plus long, alors que nous sommes déposés le long de la route menant de Bichkek à Och, à l'intersection qu'elle forme avec celle menant à Bazar Korgan. Comme dans une finale de Pékin Express, alors que nous déchargions nos sacs, le voyageur avant courait derrière un bus qui avait coupé la route vraiment tout juste après notre virage, pour l'arrêter. Il avait bondi de l’habitacle alors que le véhicule n’était pas encore tout à fait à l’arrêt. Encore un peu chauds de la dernière pause, lui comme nous ne remarquons pas l'absurdité de la scène. Mais cela faisait quelques minutes que la pilote était pied au plancher pour que nous ne rations pas ce rendez-vous : celui avec le dernier bus de la journée. Le dernier bus pour Arslanbob.

Après douze heures de voyage, dont neuf assises au fond de la Toyota Funcargo, nous sommes heureux de voir que le dernier bus de la journée est absolument plein, parce qu’il est parti de la gare routière il y a trois minutes. Nous serons debout dans l'allée, avec d’autres. Rien de mieux pour la circulation du sang et la décuite. La route est d’abord droite au fond de la vallée, le long d’un lit de rivière aux abois, et le chauffeur est pied au plancher. Il faudra rapidement absorber les mouvements d’une route qui se met à sillonner dans la montée vers Arslanbob. Le tout tête baissée, car c’est un bus à plafond bas. On ne devine rien du sens de la prochaine courbe : impossible d’anticiper. Même à jeun, l’impression d’être bourré est tout à fait compréhensible. Et il ne faut pas croire qu’être bourré inverse les effets. Nous ne l’étions plus totalement d’ailleurs, juste entre les deux. Régulièrement des gens montent et descendent, venant perturber l’organisation précaire de l’allée. Cela nous oblige à réinventer l’équilibre et l'harmonie relative de nos positionnements.

On est débarqués complètement dégrisés, mais un peu hagards, sur ce qui fait office de place du village. Un demi-marché fait de la résistance : tandis que la moitié des étales semblent avoir été rangés depuis bien longtemps, l’autre moitié, éparpillée, attend qu’il fasse nuit noire pour être les derniers à quitter la place avec des sacs encore pleins. Au milieu, comme un cheveu dans les pelmini, il y a un autre bus à toit-bas qui est sur la table d’opération, capot ouvert. Mais les chirurgiens n’y sont pas allés à l’eau claire, il y a des avis fort différents sur la manière de faire, et un brin de nervosité. Comme à chaque fois que l’on arrive quelque part, après avoir laissé un peu traîner les yeux, vient la question de notre point de chute, et du temps que l’on va mettre pour y répondre.

MPI_Article Arslanbob_Image 2_Half Market 1

MPI_Article Arslanbob_Image 3_Half Market 2

Il se trouve qu’en remontant une rue où il n’y avait personne, on tombe sur un des mecs chelous de la place du village, qui zonait vers le bus en rafistolage. Un mec qui nous regardait bizarre, fixement, et qui nous mettait un peu mal à l’aise. Là, assis nonchalamment sur un parapet, c’est comme s’il nous attendait. Pour nous, c'est encore la sensation de ne pas avoir fait le bon choix, entre toutes les directions que l’on aurait pu prendre. Il s’avère que cet homme au regard vide parle un anglais respectable. La maisonnette qui lui fait face a sa porte ouverte, et il nous indique qu’il est revenu l’ouvrir pour nous. Au-dessus de la porte, une plaque de bois gravée : « CBT » (voir notre article sur la rando pas Ala-Koul). Comme il n’y a pas d’hôtel à Arslanbob, les logements se trouvent dans des familles. Il a quelques photos de baraques accrochées au mur, avec le prénom de l’hôte écrit dessus. Parfois une photo en médaillon. Il suffit de choisir. C'est comme Air’bnb, mais sans la connexion internet et en mode local. On finit par se décider pour la n°8 car la nuit tombe. Il suffit que l’on s’y pointe.

On traverse le centre du village, à la recherche de la maison. Sans dire que toute les maisons se ressemblent, on tâtonne, dans une pénombre qui n’aide en rien. Et puis, on finit par trouver un portail qui ressemble à la photo, et on se lance. On frappe à la porte, une grande porte en bois de corps de ferme qui donne dans une ruelle où seul un tonneau peut rouler, et un jeune homme vient ouvrir. La maison se révélera, après 5 minutes de visite des lieux, un complexe à part entière, mélange de garage d’épaves adjacent à une chambre miteuse de marchand à sommeil, woofing en bonne et due forme avec poulailler et ruches regroupés derrière un portail qui grince, potager et verger mélangés, et cadre bucolique enfin, de celui de ces maisons de campagne construites autour d’un jardin intérieur. La salle d’eau était une dépendance du garage, à l’opposé de ce qui faisait office de chambre, avec des tuyaux dans tous les sens, les chiottes pires que celles d’un festival un jour de pluie. La cuisine était aérée et à disposition des animaux. C’était sommaire mais pas si mal, et on s’y sentait bien, au final. Si demain je devais construire une maison de campagne, je la ferais sous ce schéma. Le côté camping un peu moins marqué. Les finitions un peu plus maîtrisées.

MPI_Article Arslanbob_Image 4_Our house 1

MPI_Article Arslanbob_Image 5_Our house 2

MPI_Article Arslanbob_Image 6_Our house 3

C’est là, dans notre jardin paisible, que nous passions nos dernières heures au Kirghizistan. La journée nous nous y reposions dans le calme qu’une auberge ne peut pas offrir. On y était un peu comme si on était chez nous, à jouir du jardin, avec du personnel de maison qui passait furtivement au fond de la cour, panières de linges en main, sacs de victuailles en gros. On ne va pas se mentir, ce n’est pas du coach surfing de la première heure, c’est un service que les habitants proposent parce qu’aucun à décider de construire un hôtel, et que la nature des gens du coin, est intrusive seulement passées quelques vodkas. Les femmes et les enfants, plus sages dans ce domaine, restent donc à distance même s’ils sont très courtois et avenants. Le soir on nous y servait une bonne assiette, de ce qui allait devenir notre plat favori du mois qui allait suivre : le plov. Le plov est ouzbek. Et, ici, à Arslanbob, dans cet ouest du Kirghizistan, les gens sont majoritairement de l’ethnie ouzbèke. C’est une petite enclave, si l’on peut dire, mais une enclave sans frontière et dont les limites se dissipent tantôt au niveau d’une paroi rocheuse, tantôt sur une crête légère, tantôt quelque part au milieu d’un tapis de noyer formant vallon. Les fichus sur les têtes ont ce petit quelque chose qui fait qu’on peut noter une différence, surtout une fois qu’on nous l’a fait remarquer. Le langage est lui aussi différent, ça sonne autrement. Même si ce sont deux langues turques, il y a une sonorité et un rythme qui change. Pour nous ça ne change pas beaucoup, tout le monde nous parle en russe.

Pour l’heure, vous cherchez encore le mythe annoncé. C’est le lendemain qu’on en saura plus, à la lumière enfin rallumée. Mais en ce premier soir, blottis au fond de nos sacs de couchage, eux-mêmes coincés dans ces quatre mètres carrés, dans une pénombre totale, on le ressent déjà. Avoir fait ce long chemin joue certainement. Les kilomètres loufoques enchaînés depuis le petit matin à Bichkek, nous ont déjà plongé dans le surréalisme, la fatigue dans une léthargie rêveuse. On s’imagine ce qu’on a lu, ce que doit être l’au-delà de ces murs, le village que l’on a à peine vu. C’est une excitation paisible qu’on pourrait indifféremment tenter de dompter pour rêver au sens premier, où de s’y laisser prendre jusqu'à ce qu’elle prenne tout de nos forces et enfin tomber.

Partir à l’exploration d’un mythe est quelque chose de peu aisé. Peut-être faut-il ne pas suivre d’itinéraire, prendre les choses comme elles viennent. Tomber par hasard sur une cascades ou deux, approcher ces montagnes qui semblent faire limite entre Arslanbob et un autre Monde. Sans dire que de l’autre côté c’est l’inconnu, c’est comme si cette barrière qui parait infranchissable et contre laquelle Arslanbob s’est installée, la protégeait des invasions, en la protégeant des regards. L’Atlantide, Pompéi, le Machu Picchu : il est arrivé à chacune de ces citées un truc qui les a caché à la connaissance du monde. Arslanbob, c'est le contraire, il ne lui est encore rien arrivé, ça a continué à vivre, tout le monde peut y aller, quelques-uns en parlent, même les livres de voyage, mais c’est tout comme si quelque chose qui nous dépassait la protégeait, protégeait son caractère unique d’un lieu vivant mais fossilisé dans une strate dont on n’arriverait pas à déterminer la période.

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Au cours de notre errance dans le village, nous croisons une vie ordinaire. Mais les passants s’arrêtent, et nous demandent de les photographier. Ça se fait encore quelque fois, par endroit, mais ce n’est clairement plus une habitude sur les chemins du Monde. En Chine, en 2010, dans le fin fond de la province de Guizhou, ça arrivait fréquemment qu’on soit obligé de faire une photo, mais aujourd’hui, même au fin fond de la province du Gansu, on est renvoyé au statut d’amateurs dans le domaine du portrait. Là, c’est comme si les villageois s’étaient donné le mot, celui de faire croire qu’eux aussi pensaient vivre dans l’Atlantide.

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Dans l’Atlantide il y a donc des gens qui regardent droit dans l’objectif, fiers, comme s’ils savaient déjà ce que seraient les appareils photos. Mais il y a quand même aussi de la forêt primaire. Une forêt de noyer. Une forêt clairsemée. Qui laisse les rayons du soleil entrer avec bienveillance. On la traverse pendant longtemps, parfois même on ne sait pas si on va en sortir. On y a croisé des vaches qui faisaient pareil. On n’a pas résisté à vous le faire savoir dès la première illustration de cet article, car pour vous raccrocher dans le voyage dans l’au-delà, on n’avait pas trouvé plus juste.

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Les soviets ont pourtant, avec un peu d’avance, essayé de faire à Arslanbob ce que les gringos font très bien aujourd’hui sur les plages du sud de la Basse-Californie et du Sinaloa, les allemands et néerlandais sur la Costa Brava. C'est pas loin de l’idée de vouloir créer un bar à chicha avec des grands écrans destinés aux clips de R’n’B juste en-dessous de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Ça n’aurait rien à faire là. Le camp de vacances de Turbaza (турбаза = chalet) a pourtant, sans nul doute, favorisé l’activité du village, et drainé des gens qui n’y seraient jamais venus déposer leurs deniers. Depuis quelques décennies se sont ainsi succédés les pas si mal placés de l’époque des roubles, puis ceux de l’époque des soms. Sans doute depuis moins de vingt ans, Turbaza est aussi devenue attraction pour ceux qui comptent en dollars ou en euros, et qui cherchent plutôt comique de situation qu’Atlantide. Nous ne sommes pas là complètement par hasard.

Sauf que pour le comique de situation nous pourrons repasser. Il n’y avait plus de situation. Juste un bruit d’abandon. Il faut avouer qu’on pensait retrouver ce que l’on ressent en s’installant à la table d’un PMU de village à onze heures, vivre l’effervescence d’un samedi de mois d’août dans un camping du sud de la France. C’est-à-dire entendre et voir des scénettes autres que celles des premières rames de la ligne 9 un matin d’hiver. Bien entendu, le tout à la mode de là-bas, c’est ça le but des voyages. Se déplacer juste pour la plus grande forêt de noyers au Monde, ça n’aurait pas d’intérêt. Une fois qu’on est dans une forêt de n’importe quoi, on ne voit que ces arbres de ce n’importe quoi dans un rayon limité. On ne voit donc pas l’immensité de la masse, et on serait incapable de la comparer en taille avec les autres forets de cette même essence de n’importe quoi. Ce qui en ferait un espace banal avec il est vrai beaucoup d’arbres de n’importe quoi, même si les arbres, quels qu’en soient les n’importe quoi, sont toujours beaux dans une forêt de noyers. Non, nous voulions ressentir cette petite chose en plus.

Mais notre propension au bon timing, nous a fait découvrir Turbaza pas tout à fait dans le pic de sa saison. On n’a pu finalement que s’en faire une vague idée. Un lieu vivant dépeuplé perd de son sel. Mais il en restait un peu, car tout ceci se passait dans cette enclave ouzbèke et pieuse, dans cet ouest du Kirghizistan. On a ainsi observé les ouvrages, les fresques et les installations comme on visite un musée ou un village abandonné, en essayant de s’imaginer tous ces décalages qu’il a dû se produire pendant tant d’étés, et jusqu’il y a une semaine à peine.

MPI_Article Arslanbob_Image 20_Turbaza Welcome 1

MPI_Article Arslanbob_Image 21_Turbaza Welcome 2

MPI_Article Arslanbob_Image 22_Turbaza Welcome 3

MPI_Article Arslanbob_Image 23_Turbaza Carousel 1

MPI_Article Arslanbob_Image 24_Turbaza Carousel 2

MPI_Article Arslanbob_Image 25_Turbaza Dance Club

MPI_Article Arslanbob_Image 26_Turbaza Street

MPI_Article Arslanbob_Image 27_Turbaza Pool

Ce furent donc quasiment nos dernières images du Kirghizistan. Une dernière nuit noire éclairée d’étoiles au-dessus de cette plaine Atlantide, puis un nouveau cheminement matinal vers une nouvelle frontière. Nous quittons ce pays avec le seul plaisir de savoir qu’on va voir autre chose. Mais avec regret car si nous ne nous laissions pas dictés par le temps, on aurait pu tout étendre et attendre encore quelques jours avant d’aller voir ailleurs, ou se payer le luxe de repartir faire une boucle à l’est, comme si nous n’en étions qu’au début de ce mois passé.

Il est toujours difficile de dire avec certitude que l’on reviendra quelque part. Il y a tant de chose à faire et à voir sur cette planète, et tout un tas de truc à prendre en compte. Les contextes géopolitiques, pardon, mais peuvent changer la donne plus rapidement qu’on ne le croit. Chaque jour qu’on ose regarder le 20 heures, si on devenait un brin anxieux, on devrait avoir une carte et un feutre rouge à côté du poste pour barrer les zones où ça y est c’est fichu, celles que les « forces » obscures s’accaparent. Et puis, nous, qui dit qu’on ne va pas finir par aimer les villages vacances en Ardèche, puis vouloir avoir une petite dépendance à La Baule, quand on sentira qu’on est plus proche de la fin que de l’inconscience. On peut tous switcher dans sa vie. Mais l’envie de parcourir à nouveau ces routes si facilement qu’en levant le pouce, de regarder ces lacs à pertes de vues, ces montagnes enneigées en plein été, de manger simple et boire de la vodka sans regarder l’horloge, y est, assurément. Les souvenirs que nous en avons, presque trois ans plus tard, sont intacts et forts. Le Kirghizistan est un de nos coups de cœur de ce voyage, un de ceux qui donnent envie de revenir, peut-être même un de ceux duquel on aurait pu ramener un de ces fameux T-shirt.  

MPI_Article Arslanbob_Image 28_Big Like to Kyrgizstan

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17 février 2019

Vacances dans l’au-delà - Introduction et Partie 1 : Tamchy

Entre un camping en Ardèche et un mobil-home au Mont Lozère, on choisit la plage de Tamchy et une cabane à Arslanbob. On se prend à aimer les vacances en France, mais quand même : on aime voyager dans l’espace… et dans le temps.

Pour une fois on ne vous refera pas le coup de la différence entre le voyage et les vacances. On en a fait des litanies dans des articles désormais passés, bien sentis, et en étant convaincus. C’est clair, au début du voyage on se dit que l’on n’est pas en vacances, que l’on est dans une tout autre démarche. Mais au fur et à mesure que le voyage avance, on en a juste besoin. On se rend à l’évidence et on arrête l’hypocrisie.

Néanmoins, ceux qui restent à quai (et si possible au travail, on leur souhaite naturellement : le travail c’est le gagne-pain et le pain bio c’est la santé), ne peuvent pas s’imaginer combien la vie n’est pas si facile sur la route. Elle est sans doute même plus dure en errance qu’au travail. Le poids des questions incessantes sur le futur le plus proche est bien plus usant, à la longue, que d’enchainer des routines. Dropper la petite à 9h, réunions hebdo qui s’enchainent, changement 6 – 9 à Nation, sushi du jeudi : rien n’est plus facile quand c’est aussi bien réglé. L’errant, lui, humain comme les autres, mais humain privé de repères, cumule une pénibilité certaine, et a donc tout naturellement besoin de vacances pour souffler, au bout d’un moment. Et le lecteur a bien saisi le caractère mérité de ces dernières.

On a donc pris des vacances, avec fierté et nécessité. Lors de la route en effet, on cumule des jours. Appelons-les de récupération. Et comme pour chacun des heureux travailleurs, il faut savoir les dépenser avant des échéances qui ont été fixées par des règles bien réfléchies par d’autres travailleurs qui leur voulaient du bien. Dans notre cas, ce compte est nécessairement remis à zéro au passage de chaque frontière, un peu de la même manière que les RTT ne se transfèrent pas en cas de changement d’employeur. De toutes les façons, au moment de rentrer dans un nouveau pays, mieux vaut n’avoir plus de jours de congés, et reprendre consciencieusement le travail, bien reposés, dans une énergie positive. Lors de notre semaine de besogne à Bichkek, assez semblable à une longue semaine au bureau (appels, mails, relance, planning, compta, diagnostics, études de faisa, relationnel, etcetera), nous avons pris le temps de faire le compte, et de réfléchir à nos vacances.

Le soir, à l’apéro ou attablés, on évoquait rêveurs ce qui paraissait inaccessible et loin, car c’est comme ça qu’on doit penser aux vacances. Sinon on ne tient pas. Si en bouffant un sandwich pendant la pause sur un banc de la place de La Souterraine le 20 juin on pense au Mont Lozère pour le mois d’août parce que la boite elle ferme et que c’est pas trop loin, on craque. Après on va bien où on peut, on accepte, et puis on essaie de trouver ça pas si mal. Mais au départ, faut rêver. Ensuite on redevient pragmatique et on regarde comment on fait. Comme il fallait quand même que nous restions au Kirghizistan, qu’on ne pouvait pas forcément aller loin, on s’est dit qu’on allait voyager dans le temps. La Baltika n’a jamais rendu intelligent, mais elle suscite parfois les bonnes idées.

Il y a en effet des lieux, notamment ici, où le temps ne semble pas avoir la même prise sur les Hommes, leurs mœurs et leurs ouvrages. Sans fioritures ni artifices à la Puy du Fou, il y a des endroits au Kirghizistan, où l’odeur de la désuétude et de l’abandon en cours stagne paisiblement. Ce sont des espace-temps, des vrais, et pas la peine d’être un nez pour les renifler, ou de comprendre la Relativité pour les localiser. Pour éviter toute confusion, nous ne sommes pas en train de parler d’un mode de vie nomade, semi-nomade, ou semi-quoi-que-ce-soit et qui serait dépassé par le temps. Au contraire, vivre dans des yourtes, entouré d’animaux qui peuvent produire du lait, c’est carrément dans l’air du temps. Mais c’est bien d’un mode de vacances rétro dont nous allons parler.

Les deux lieux de villégiature que nous avons retenus (et qui sont donc développés dans cet article en deux parties), n’ont rien à s’opposer dans la considération première de ce que sont les vacances, mais n’ont intrinsèquement rien à voir ensemble. Ils soufflent de concert, mais sur des octaves différentes, la même tonalité. Celle du bonheur du vacancier, qui n’est autre que celle interrogative de l’aventurier. Et puis, puisque ces deux lieux de villégiature étaient facilement accessibles en les regardant de manière indépendante (il suffit de prendre la route), loin donc de l’objectif du « toujours plus loin » des vacances, nous les avons choisis distants, géographiquement opposés par rapport à Bichkek. Il fallait qu’il y ait un peu d’organisation, car c’est comme ça que les vacances commencent. Mais en l’espace de quelques heures et de quelques bagnoles, on se retrouvera tour à tour dans ces ambiances désuètes que les deux localités conservent avec fierté oui, défaut peut-être.    

Comme les RTT se gagnent quand même difficilement, il a fallu être malins. En gestionnaire, on a vu que pour les premières vacances, on pouvait caler un aller-retour à Tamchy pendant le week. C’est ce que font les bichkékiens après tout. En se replaçant dans le contexte, on attendait toujours notre visa turkmène et on devait être à Bichkek le lundi pour un entretien potentiel avec le Consul. Et pour les deuxièmes on irait à Arslanbob, presque sur la route que nous devions prendre pour rejoindre l’Ouzbékistan. Ça se calait plutôt bien nos petites affaires. On pouvait reprendre une petite Baltika pour entériner nos vacances, célébrer nos fertiles esprits et nos idées lumineuses.

MPI_Article Tamchy_Image 1_La Carte

MPI_Article Tamchy_Image 2_Situations

 

Tamchy

Rien à voir avec votre ami vietnamien qui fait caca, Tamchy est une petite bourgade de la rive nord du Lac Issyk-Koul, relativement proche de Balyktchy, et donc finalement de Bichkek. Elle est plutôt populaire, et n’a pas la renommée de Tcholpon-Ata, quarante kilomètres plus à l’est, prisée des riches et des kazakhs (et surtout des riches-kazakhs), qui ont là leur petite méditerranée. Ils débarquent en avion, à l’aéroport de Tcholpon-Ata (qui est international parce qu’il y’a des vols de et vers le Kazakhstan), de destinations proches, comme on débarque à Nice de Paris ou de Genève. À la limite, on les excuse un peu plus, car eux, ils n’ont pas l’autoroute et encore moins le train.

L’aéroport de Tcholpon-Ata, est en réalité dans le dos de Tamchy. Pour être clairs, on a donc choisi de passer nos vacances à côté d’Orly plutôt qu’en plein cœur de Paris. Ce ne sont donc pas que des vacances désuètes, ce sont aussi des vacances d’abrutis. Et dire qu’il a fallu s’organiser pour ça. Que ce n’est pas même un malentendu. On savait ! Mais nous voulions vraiment être à Tamchy, plutôt qu’à Tcholpon-Ata. Quoi qu’il en soit, il n’y avait plus une chambre de libre à Tcholpon-Ata. Déjà parce qu’il y avait les riches-kazakhs, le Consul du Turkménistan qui se la coulait douce au lieu d’étudier notre dossier (l’avait-il quand même pris avec lui en vacances pour l’étudier ?), et puis surtout parce qu’il y avait les Jeux Nomades qui y étaient organisés. Les Jeux Nomades, ce sont les Jeux Olympiques des sports bizarres à base de chevaux et de traditions, et qui rassemblent un peu près autant de pays qui jouent à ces sports, qu’une Coupe du Monde de rugby de pays qui jouent au rugby. Vous nous imaginez au milieu de ce tintouin ? Au milieu des farandoles, des chevaux, des stands de khoumis et des cosaques en tout genre ?

MPI_Article Tamchy_Image 3_Nomade games

Photos : site des Nomades Games – Montage : ricontheroad

Tamchy, elle, est calme en ce début septembre. La rentrée des classes vient d’avoir lieu, et finalement, les bichkékiens qui ont déjà passés leurs vacances sur le lac, ne refont pas tout de suite l’aller-retour. Ils doivent être en train de faire des courses dans la capitale, pour les cartables et les cahiers. Ils laissent les gamins du coin se préparer tranquillement et laver leurs uniformes dans le lac, alors qu’ils auraient pu les donner à leurs mères pour qu’elles fassent une machine. Et puis il faut encore faire tomber la devanture de kermesse de la boite de nuit qui intègre la triste Maison de la Culture pendant la saison estivale, laquelle ressemble à s’y méprendre à une école après un exode rural. En fait, on a raté le moment. On arrive trop tard. On aurait dû être là pendant les vraies vacances. À quoi bon être à Palavas si les vendeurs de beignets et chichis ont déserté ? Les rues sont vides et désespérantes, les pensions pour la plupart fermées. Mais, en cherchant bien, iI y en a quand même qui jouent les prolongations. On trouve une résidence après une demi-heure de déambulation et presqu’autant de désespoir. Lâchés au niveau de la nationale, on a eu l’impression de revivre Tosor, et de traverser un village fantôme à nouveau. Le voyage repointait le bout de son nez. Les vacances rechignaient sur leur contrat.

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En signant pour une chambre du Pansionat Akapul’ko, nous recadrons les choses. Dans l’entrée il y a une table de ping-pong. Juste derrière, une piscine déjà vide. La grande salle sur la droite doit être le foyer pendant la saison. Mais ce n’est plus la saison. Il y a des chambres libres dans la partie gauche, et du linge qui pend comme si on nettoyait tout ce que la pension à de blanc. On nous amène, à travers le linge humide, directement à une chambre d’angle. Les chambres d’angle, ce sont les chambres qui ont peu de fenêtres, que personne ne veut, mais que l’on nous propose toujours, parce qu’on met sans doute un peu trop en avant le prix en premier. On n’a peut-être pas assez pensé vacances, et ça s’est encore une fois entendu. On ne chasse pas comme ça le naturel. Et puis faut pas croire, ça reste le budget du voyage. Mais c’était calme, au fond, une fois qu’on avait débranché le frigo.

La seule chose qui ait fait qu’on se soit sentis en vacances, c’est que l’on s’est permis de rester allongés dans la piaule à regarder la télé avant d’aller à la plage, en mode sieste. En zappant sur l’interminable série de chaînes que les grands pays (au sens premier) n’hésitent pas à se créer, on est tombé au tout début de Vipère au poing, la version grand écran avec Catherine Frot et Jacques Villeret, terriblement mal doublé en russe, puisqu’en fait ils doivent récupérer un DVD, le diffuser en coupant le son, et ils s’enregistrent par-dessus après s’être entrainés à dire un truc qui dure un peu près le même temps que les lèvres qui bougent. Il y a un mec et une femme, qui font toutes les voix. Enfin, il y avait quand même un ado pour faire Jules Sitruk enfant. Mais regarder un film où il y a un train à vapeur qui arrive dans le silence et des portes qui ne claquent pas, ça fait vraiment bizarre. En réalité, par moment, quand il n’y a pas de dialogue pendant suffisamment longtemps, ils remontent un peu le son, mais pas toujours, ça doit niquer les piles de la télécommande, et ça demande une grosse préparation. Et puis on avait de la pub toutes les dix minutes, du genre de la pub qui est vraiment nickel pour le format radio, mais là c’était à la télé. Ça nous hypnotisait.

C’est qu’on n’allait pas passer notre après-midi sur la plage. En ce premier jour le soleil se planque trop régulièrement derrière des trains de nuages rapides et bas, qui filent parallèle à l’eau. Il y a de l’air, c’est la Bretagne du Nord sans la pluie. Tu descends sur la plage histoire de faire jouer les gosses, mais tu n’y vas pas pour emmagasiner de la chaleur. Les rayons du soleil, lorsqu’il réapparaît, ne touchent pas les torses. Et puis, on ne reste pas beaucoup plus dans l’eau que l’obstacle du bas-ventre passé. Pourtant, pour les gens d’ici, c’est le « Lac chaud ». On voit que les référentiels sont différents. En fait il est chaud car il ne gèle pas. Techniquement c’est parce qu’il est légèrement salé. Au collège on vous l’expliquerait mieux que ça s’il y avait des congélos dans les salles de TP.  Parce que sans cela, avec les températures du coin pendant le long hiver, on devrait pouvoir faire faire du patin à des éléphants que la glace ne craquerait pas.

Heureusement le lendemain matin, c’est le grand soleil. C’est le Midi. On part à la plage avec la serviette sur l’épaule, les tongs aux pieds, comme quand la plage est l’extension du camping. Je trimbale un sac en plastique en guise de sac de plage. On est dans le dénuement le plus total. Si Tcholpon-Ata c’est Saint-Tropez, Tamchy c’est vraiment le Palavas-les-Flots d’il y a 30 ans. On se fond dans le décor sans problème. Et il n’y a qu’à regarder le spectacle de la vie pour s’amuser. Les humains savent le faire : petit-déj-barbeuk-essence-chachlik-vodka sur la plage, banane-gonflable-tractée-par-un-zodiac-de-l’armée sur le lac. Les gars revenaient trempés et rigolards et se ruaient sur les glacières pour en sortir les bouteilles. Ils gueulaient comme s’ils avaient remporté la Coupe du Monde, et croquaient à pleine dent dans du poisson séché d’une manière animale. Se faire bazarder dans l’eau froide de l’Issyk-Koul à 40 km/h et en revenir, ça doit donner un sentiment de puissance. Du bord de l’eau au contraire, on les regardait circonspects, les voyant perdre tout contrôle dès le premier virage, gémir une fois dans l’eau et se débattre comme des chatons. Autant de scènes dont on se délecte autant qu’on aimerait y participer. Il n’y a certainement pas les toutes meilleures scènes de l’été, en ce tout début de septembre, mais on se contente de ce qu’il nous est donné de voir.  Notre plus grande tristesse, sont ces stands de tir et ces karaokés-disco-club tout juste fermés en bord de plage, ces paillotes désertées dont on sent encore la friture et les cendres chaudes s’échapper.

MPI_Article Tamchy_Image 8_Tamchy Beach 1

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MPI_Article Tamchy_Image 10_To the lake and banana

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MPI_Article Tamchy_Image 12_Tamchy_Il est un blanc navire

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MPI_Article Tamchy_Image 14_Tamchy_Les stands

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MPI_Article Tamchy_Image 16_Tamchy_Poiscaille

C’est quand on se met à bouquiner au milieu de cette petite fête foraine qu’on tranche un peu. Sans dire qu’on passe en mode intello, on s’occupe avec des histoires. Je me plonge dans Il fut un blanc navire, que Juliette a dégotté avant le départ mais que je n’avais pas encore lu. Quelques semaines avant le début de notre route, alors que j’allais chercher les visas à l’autre bout de Paris, Juliette avait passé du temps à chercher des bouquins des pays qu’on allait traverser. Chacun à son rôle. Mais je dois reconnaître que même si je m’étais fait chier, elle avait eu certainement beaucoup plus de talent que je n’en aurais eu pour dénicher les perles rares. Pour le Kirghizistan, elle n’avait cependant pas dû en passer beaucoup pour en lire au sujet de Tchinguiz Aïtmatov, et avait commandé deux livres sur Amazon. C’est qu’en librairie, même à Paris, c’est pas forcément facile de tomber sur un exemplaire d’un des seuls bouquins encore édités. Pourtant Aïtmatov est non seulement un auteur reconnu de la littérature soviétique, mais également une idole de tout un pays désormais indépendant. Quand Erdogan se rend au Kirghizistan, il y fait un petit tour au mémorial d’Aïtmatov, alors même que ce n’est pas tout juste à côté du palais présidentiel. Si ça peut faire plaisir aux kirghizes, et surtout les brosser dans le sens du poil des marals (voir ci-après), pourquoi s’en priver ?

MPI_Article Tamchy_Image 17_Tamchy_Tchinguiz & Recep

La vie du gars est passionnante, et ses romans plaisants. C’est donc ici, au bord de l’Issyk-Koul que j’entrepris la lecture de cette histoire qui prend place encore un peu plus haut, dans les montagnes du nord-est du lac (avec vue sur le lac et son blanc navire), ces montagnes du Tian-Shan où il doit se passer tant de choses étranges et naturelles, cette histoire de forestiers laissés seuls face à leur destin, l’hiver et leurs querelles générationnelles, cette histoire d’un gamin qui rêve en surplombant l’Issyk-Koul à la jumelle, et qui prisonnier volontaire de cette nature sauvage mais involontaire de son jeune âge, s’imagine un Monde échappatoire tout en apprenant la naissance de son peuple via les légendes (la captivante histoire de la mère des marals à la belle ramure) de son grand-père, le preste Mômoun.

MPI_Article Tamchy_Image 18_Tamchy_Tchinguiz

C’était une sensation étrange que de vivre, sur les rives de l’Issyk-Koul, alors que des corps presque nus se prélassaient devant nous, les aventures d’une famille kirghize des années peut-être dix-neuf cent dix ou qui sait des années dix-neuf cent soixante-dix. On y a lu un été agréable, un automne déjà presqu’hiver, un hiver puissance dix, un printemps qui faisait du bien. Les relations complexes et triviales de faux-héros faisaient point commun avec ce que nous voyions ici sur la plage de Tamchy, et qui nous paraissait déjà un peu daté. La descendance du preste Mômoun était sans doute là, soit parmi les mecs qui faisaient de la banane gonflable, soit parmi les quelques vendeurs de chachliks encore à l’œuvre. Ou peut-être s’en étaient-ils déjà retournés dans un de ces villages de montagne et de forêt, sitôt la fin de la saison principale, pour préparer le nouvel hiver qui peut si vite arriver ? Il fut un blanc navire nous a fait remonter dans le temps de la République socialiste soviétique kirghize et via les rêves d’un enfant et les légendes d’un vieux, nous a fait voyager dans un au-delà que nous pouvions ressentir flotter au-dessus du lac et jusque dans les montagnes que nous avions dans notre dos. C’étaient de vraies vacances, un rien connectées à notre voyage quand même.

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